
ROSÂNGELA RENNÓ
Histórias de fotografias
(1997-2025)
PARIS
SOLO SHOW
23.05.2026-17.06.2026
1. TEXTE DE L’EXPOSITION
mor charpentier a le plaisir de vous présenter Histórias de Fotografias [1997- 2025]. Il s’agit de la deuxième exposition personnelle parisienne de l’artiste brésilienne Rosângela Rennó. Souvent qualifiée de « photographe de la mémoire », Rennó défend l’idée qu’il existe non pas une, mais de multiples histoires de la photographie. Face au flot incessant d’images qui sature le monde contemporain, Rennó adopte une position radicale : elle ne prend quasiment aucune photo, préférant ancrer sa pratique artistique dans la collecte et l’immersion. Elle explore ainsi ce qu’elle appelle les « photos de seconde zone » : albums de famille mis au rebut, diapositives et documents anonymes trouvés aux puces ou au fin fond des archives publiques.
et des archives privées, dont beaucoup ont été abandonnées. Sa pratique s’articule autour d’un travail d’archivage profondément engagé, animé par le désir de redonner une visibilité essentielle à des récits occultés.
L’exposition s’ouvre sur un dialogue entre trois séries emblématiques de l’artiste : Cerimônia do adeus, Nuptias et Bodas de porcelana. Ces séries explorent la systématisation, la codification et la mise en scène du rituel du mariage, et posent un regard ambigu, mêlant affection et dérision, sur les couples photographiés. Avec Cerimônia do adeus (1997-2003), elle saisit la vulnérabilité de l’image à travers quarante photographies en noir et blanc de jeunes mariés cubains des années 1980, prises au moment de leurs adieux dans des voitures américaines des années 1950. S’ensuit une double tension : le symbole d’un avenir prospère hérité du mode de vie américain, et le paradoxe d’un désir d’évasion sur une île qu’on ne peut quitter en voiture. En réponse, la série Nuptias (2017-2024) rassemble environ 130 « photo-peintures », où peinture, découpage et collage rendent hommage à la tradition du portrait peint – encore très répandue dans le nord-est du Brésil – et célèbrent la pluralité des unions amoureuses. Enfin, Bodas de porcelana (2017) prolonge cette réflexion à travers vingt assiettes décoratives en porcelaine chinoise de seconde main : disposées par paires, ces assiettes commentent autant le passage du temps à travers les anniversaires de mariage que la fragilité du lien conjugal.
Ce regard porté sur les rituels intimes se déplace ensuite vers la sphère publique pour analyser l’instrumentalisation de la photographie par les pouvoirs en place. Tout au long de sa carrière, Rosângela Rennó s’est appropriée les archives institutionnelles pour subvertir ces images, qui servaient autrefois à imposer un pouvoir politique et scientifique. En exhumant des documents conçus pour profiler, classer et opprimer les populations marginalisées, l’artiste réalise une véritable archéologie visuelle. Dans la série Cicatriz (1996-1998), elle agrandit les détails corporels (cicatrices, tatouages) des détenus fichés à São Paulo, arrachant ces corps subalternes à la froideur déshumanisante des théories anthropométriques. La série Vulgo (1997-2003) prolonge cette critique disciplinaire. Le contrôle s’exerce par l’utilisation de photographies originales de crânes de prisonniers. Subtilement colorisées, ces images révèlent la violence de la physiognomonie (une pseudoscience prétendant déterminer la moralité et les tendances criminelles d’un individu à partir de ses traits physiques) tout en mettant en lumière leurs « alias » (surnoms) – ultimes tentatives de résistance des détenus face à un oubli programmé. La série Seres Notáveis do mundo (2018-2022) étend cette archéologie archivistique aux bustes en plâtre du phrénologue colonial Pierre Dumoutier, qui prétendait déterminer les traits de caractère et les facultés mentales d’un individu en analysant la forme et les reliefs de son crâne. En imprimant ces moulages de sujets anonymes « capturés » sur du papier marbré, Rennó fusionne figure et fond pour démasquer le regard anthropologique occidental.
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Face à cet appareil d’État répressif, l’artiste dépasse la simple observation documentaire. Par l’appropriation d’images issues de divers types d’archives, privées et publiques, son travail s’articule autour d’une revalorisation de l’individu et des récits personnels, qui font office d’antidote à l’effacement politique. Dans la série Corpo da Alma (o estado do monde) (2006-2009), l’artiste explore la dimension magique et commémorative du portrait à travers des manifestants brandissant des photographies de proches disparus ou décédés. Elle offre ainsi un nouveau corps photographique à ces âmes et rend hommage aux photographes de presse grâce à une grille de pixels agrandie qui, observée de trop près, protège l’intimité des sujets des regards indiscrets. Cette transition d’une trajectoire intime à une force collective se déploie également dans Operação Aranhas Arapongas Arapucas (2014-2018), une série de triptyques reliant trois grandes vagues de protestation brésiliennes (1968, 1984 et 2013). En associant ces temporalités, Rennó montre comment une foule se transforme en une force indomptable capable de faire vaciller les tortionnaires : chaque manifestant, extrait de l’anonymat des masses, porte en lui un fragment de l’ADN de cette résistance, réaffirmant le pouvoir du peuple de reprendre le contrôle de son destin et de son iconographie. Parallèlement à cette émancipation populaire, Rosângela Rennó aborde de front le récit de la guerre et de l’armée à travers la Série vermelha (militares) (2000-2003) et le livre Aucune bête au monde (2019). La Série vermelha (militares) est composée de seize portraits vernaculaires extraits d’albums de famille.
Montrant des hommes et des enfants posant fièrement en uniforme, l’artiste agrandit les images à l’échelle humaine et les imprègne d’un « voile rouge sang » qui exige un effort visuel du spectateur pour déchiffrer les formes cachées. Ce geste absorbe l’identité des sujets dans un moule collectif anonyme afin de railler la vanité de la pose martiale tout en réveillant de sombres souvenirs militaires de la dictature au Brésil. À l’opposé de cette saturation chromatique, Aucune bête au monde s’attaque directement à l’objet éditorial en s’appropriant un livre de 1959 sur la guerre d’indépendance algérienne, écrit par deux officiers de l’armée française. Elle masque les visages et les corps des militaires sous une encre grise opaque et découpe des pages, un processus d’opacification et d’effacement qui devient un outil de sabotage politique, élevant son message au rang de condamnation radicale et universelle de la folie de la guerre. Le parcours de l’exposition s’achève avec Imagem Persistente (2019), où Rosângela Rennó explore la disparition de la photographie matérielle face au flux numérique, constatant qu’à l’ère du smartphone, l’être humain s’accroche paradoxalement à l’icône de l’appareil photo. À travers une multitude d’objets du quotidien détournés (jouets, clés USB, briquets ou vêtements) imitant d’anciens appareils, la silhouette de l’appareil photo survit. Bien que dépourvus de fonction technique et incapables de saisir la réalité, ces simulacres agissent comme des symboles associés à l’époque où la photographie était reconnue comme un document. Aujourd’hui, l’image numérique est davantage liée à la communication qu’au statut d’un document. Couvrant près de trois décennies de création, Histórias de Fotografias [1997-2025] met en lumière le remarquable travail d’archéologie visuelle de Rosângela Rennó.













