
SYLVIE SELIG
Cinema Paradiso
PARIS
SOLO SHOW
04.06-01.07.2026
1. TEXTE DE L’EXPOSITION
Près de dix-sept ans après sa première présentation, Mor Charpentier réunit à nouveau, avec Cinema Paradiso, la série de Sylvie Selig consacrée au septième art. Composée de quatorze toiles réalisées entre 2002 et 2005, la série rend hommage aux cinéastes qui ont marqué l’imaginaire de l’artiste, de Sofia Coppola à Wong Kar-wai, d’Alfred Hitchcock à Jean-Luc Godard, en passant par François Truffaut, Quentin Tarantino et David Lynch. Cinema Paradiso offre ainsi l’opportunité de redécouvrir une œuvre essentielle, où le cinéma devient à la fois source d’images, territoire de mémoire et espace de projection intérieure.
L’idée de cette série naît d’une relation profondément personnelle avec le cinéma. Pour Selig, les films ne sont pas un simple répertoire de références, mais une matière vivante, capable de nourrir les rêves et de produire des images qui perdurent au-delà de l’écran. Un des premiers moments décisifs fut la vision du film « Il n’y a pas de mer » de Federico Fellini, dont la scène finale – un rhinocéros dérivant en barque vers une mystérieuse île noire – l’a profondément marquée et a directement inspiré l’une de ses toiles. Elle envoya par la suite une photographie de l’œuvre à Fellini lui-même, qui lui répondit. Cet échange semble avoir ouvert la voie à un projet plus vaste : consacrer une série de peintures aux cinéastes qui ont joué un rôle majeur dans son imaginaire.
Plutôt que d’illustrer leurs films ou de réaliser de simples portraits, Sylvie Selig construit son propre univers cinématographique. Elle met en scène les réalisateurs comme des personnages pris au piège de ses scénarios, entourés d’écrivains, d’artistes, de compositeurs, de costumiers et de figures fictives qui ont nourri ou hanté leurs œuvres. De cette manière, elle tisse des liens entre cinéma, littérature, histoire de l’art et mémoire personnelle, créant des dialogues inattendus entre images, textes et références. Ses peintures fonctionnent comme des montages, où chaque détail ouvre sur une autre histoire.
Le rapport de l’artiste au cinéma remonte à son enfance en Australie, où les films européens et américains étaient projetés dans les salles et les festivals. Ces images ont nourri son éducation visuelle, développant une sensibilité où la fiction, la théâtralité et la mémoire occuperaient plus tard une place centrale. À seize ans, elle se rend sur un plateau de tournage à Melbourne pour rencontrer Elia Kazan et l’interviewer pour l’émission de radio canadienne Bonjour Dimanche. De retour en France dans les années 1960, elle s’installe à Saint-Germain-des-Prés, au cœur du Paris de la Nouvelle Vague, où Jules et Jim, Le Mépris et Les Enfants du paradis deviennent des références marquantes. Plus tard, à New York, son engagement au Living Theater l’ouvre au monde de la dramaturgie, tandis que le cinéma expérimental l’intéresse comme « une forme d’art à part entière », proche de l’expérimentation formelle, empirique et sensuelle qui caractérise son propre travail.
LIRE PLUS
Ces quatorze réalisateurs occupent une place particulière dans sa pratique, non pas parce qu’ils constituent une histoire objective du cinéma, mais parce qu’ils appartiennent à ce que Sylvie Selig décrit comme l’écran de son propre cinéma. Sa sélection s’inscrit dans un jeu intime de miroirs, guidé par des univers poétiques, violents, étranges ou magiques, capables de résonner avec sa peinture. Chez Alfred Hitchcock, Patricia Highsmith et Edward Hopper apparaissent comme des figures essentielles de l’univers littéraire et visuel de la réalisatrice. Ailleurs, elle réunit Quentin Tarantino, Takeshi Kitano et Yohji Yamamoto, créant des liens entre cinéma, mode, violence, geste et style. Les cinéastes ne sont donc pas représentés de l’extérieur : ils sont absorbés, déplacés et rejoués au sein de l’espace mental de la peinture. Les textes qui courent le long des toiles prolongent ce processus de montage. Citations d’écrivains, répliques de films et fragments littéraires sont conservés dans leur langue originale et fonctionnent comme des échos, parfois ironiques, toujours tendres et admiratifs. Elles ne cherchent pas à expliquer les films, mais plutôt à prolonger leur atmosphère, à introduire un rythme de lecture dans l’image peinte et à ouvrir de nouvelles strates de fiction. À travers ce dialogue entre texte et image, Selig affirme une position singulière : celle d’une peintre qui devient aussi réalisatrice, composant ses propres récits à partir des traces laissées par le cinéma. L’exposition présente également une machine imaginée par l’artiste, qui prolonge le lien entre son inspiration cinématographique et les œuvres qui en découlent. Sur une toile de dix mètres de long, mise en mouvement par un dispositif mécanique, le récit peint d’une histoire d’amour contrariée puis retrouvée se déploie en un défilement continu. Après son retour de New York dans les années 1980, Selig s’installe à Paris, près de la place de Clichy, et continue pendant de nombreuses années à fréquenter les salles obscures presque quotidiennement. Progressivement, alors qu’elle se consacre entièrement à la peinture, ce rituel cède la place à une autre forme de projection. Le cinéma lui offre des images, des atmosphères, des histoires et des figures, mais aussi une manière d’envisager la peinture comme un espace de montage, de déplacement et d’invention.






